Abou Dhabi : un universitaire marocain souligne le rôle de la philosophie et du patrimoine islamique dans l’édification d’une IA à visage humain

Dpress
L’universitaire marocain et directeur du Centre des études philosophiques à l’Université Mohamed Bin Zayed des sciences humaines, Ibrahim Bourchachen, a mis en lumière, mardi à Abou Dhabi, l’importance du rôle joué par la philosophie et le patrimoine humain et islamique dans l’édification d’une intelligence artificielle (IA) à visage humain.
Intervenant lors d’une table ronde organisée par l’Union des écrivains et hommes de lettres des Émirats (section d’Abou Dhabi), sur le thème « La philosophie morale : comment redéfinir les valeurs de la société à l’ère de la technologie », M. Bourchachen a expliqué que ce rôle revêt une importance particulière dans la mesure où le défi posé par l’IA ne se limite pas au développement des algorithmes et à l’accroissement de la puissance de calcul, mais soulève une question plus profonde liée aux valeurs devant orienter cette évolution.
Dans ce sillage, il s’est interrogé sur la possibilité que l’être humain perde son essence et son sens à l’ère de l’intelligence artificielle, estimant qu’il s’agit là d’ »une question majeure touchant à la condition même de l’existence humaine ».
« Notre existence est-elle vouée à devenir un simple phénomène parmi d’autres sous l’effet de la technologie, au point d’en perdre son essence et sa signification ? Ou bien l’être humain est-il capable de relever ce défi et de préserver sa condition existentielle, même si la technologie atteint son plus haut degré de perfection ? », s’est-il demandé.
Abordant cette problématique, l’académicien marocain s’est attardé sur le concept de technique chez les Grecs et les Arabes, ainsi que dans les dictionnaires français et anglais, mettant en évidence l’évolution sémantique de cette notion parallèlement à l’évolution historique de la technique.
Il a aussi évoqué le concept de la technique chez le philosophe allemand Martin Heidegger et analysé l’intelligence artificielle à la lumière de sa pensée.
Le conférencier s’est, d’autre part, arrêté sur les défis éthiques soulevés par l’intelligence artificielle, relevant que l’importance de la philosophie réside dans son statut de domaine de connaissance qui s’interroge sur le sens de l’être humain, la finalité du savoir ainsi que sur les limites du pouvoir et de la responsabilité morale.
M. Bourchachen a, en outre, indiqué que l’édification d’une IA à visage humain exige de s’appuyer sur un long héritage philosophique ayant constamment affirmé que « l’Homme n’est pas seulement un être biologique ou une unité de données, mais un sujet conscient, doté de liberté, de dignité et de capacité de choix », insistant sur le rôle essentiel de la philosophie dans la protection du développement technologique face aux tendances réductionnistes qui transforment l’être humain en un simple objet de calcul ou en outil de production.
L’universitaire a, par ailleurs, mis en avant la contribution du patrimoine intellectuel de l’humanité, depuis la philosophie grecque à la pensée moderne et contemporaine, dans l’ancrage de plusieurs principes qui constituent aujourd’hui les fondements de l’éthique de l’intelligence artificielle, notamment la dignité humaine, la justice, la responsabilité et la liberté.
Pour lui, une intelligence artificielle véritablement humaine ne se mesure pas uniquement à son efficacité technique, mais également à sa capacité à respecter les valeurs accumulées par l’humanité au fil de sa longue histoire.
M. Bourchachen a, dans ce sens, mis en exergue l’apport singulier de la philosophie islamique à la construction d’une intelligence artificielle à visage humain, à travers sa conception intégrée de l’être humain en tant qu’être rationnel, moral et dépositaire d’une responsabilité, soulignant que chez Al Farabi, Ibn Sina et Ibn Rochd, « la valeur de l’Homme ne se réduit pas à sa capacité de produire ou de calculer, mais réside dans sa quête de sagesse, de perfection morale et de réalisation du bien commun ».
Ainsi, a-t-il fait constater, l’intelligence artificielle devient un moyen au service de l’Homme et du développement de ses capacités, et non un instrument destiné à le dominer ou à le remplacer, relevant que la centralité des notions de justice, d’intérêt général et de responsabilité dans le patrimoine islamique offre une base éthique importante pour orienter les usages de l’IA vers le service de l’être humain et de la société.
Si l’intelligence artificielle représente aujourd’hui la plus grande puissance technologique jamais connue par l’humanité, la philosophie, la sagesse ainsi que le patrimoine humain et islamique demeurent les principales garanties pour que cette puissance reste au service de l’Homme plutôt que de se retourner contre lui, a conclu l’académicien marocain.
Chercheur en philosophie islamique, Ibrahim Bourchachen a exercé en tant qu’enseignant de philosophie à l’Université Mohammed V de Rabat et à l’Université Mohamed Bin Zayed des sciences humaines. Il est également membre fondateur de l’Association marocaine de recherche en philosophie islamique.
Il compte à son actif plusieurs ouvrages, dont « Problématiques de la philosophie islamique et autres questionnements », « Le fiqh et la philosophie dans le discours averroïste », « Avec Ibn Tofaïl dans son expérience philosophique », « Avons-nous besoin d’Ibn Tofaïl ? » et « Avons-nous besoin d’Ibn Rochd ? », ainsi que plusieurs recueils de poésie, dont « Navigation dans les yeux des houris ».



