Fès : Les ”ivresses” mystiques clôturent en apothéose le Festival de la Culture Soufie

Dpress
Les accents du samaa arabo-andalou, les chants mystiques d’Alep et le tournoiement des derviches ont embaumé, samedi à Bab El Makina, la soirée de clôture de la 18e édition du Festival de Fès de la Culture Soufie, offrant au public une immersion dans l’univers des »ivresses » mystiques, ces élans de l’âme que la poésie soufie associe à l’amour du Divin.
Entre la profondeur des Khamriyat, ces poèmes mystiques qui empruntent au langage de l’ivresse pour exprimer l’indicible de l’expérience spirituelle, et la richesse des traditions musicales du Maroc et de la Syrie, cette ultime soirée a donné lieu à une rencontre où le chant, la poésie et le mouvement se sont conjugués pour explorer les chemins de la quête intérieure.
Portée par Wasim Arslan, Anas Al Attar et Noureddine Tahiri, aux côtés des Derviches d’Alep, cette rencontre artistique a fait dialoguer des expressions musicales et spirituelles issues de deux horizons culturels profondément marqués par le soufisme. Au-delà de leurs singularités, ces traditions se rejoignent dans une même aspiration à transcender les limites du langage pour approcher, par la musique et la danse, les territoires de l’invisible.
Au cœur de cette création, les khamriyat ont constitué le fil conducteur d’un voyage poétique où la métaphore de l’ivresse occupe une place singulière dans la littérature mystique. Loin de toute connotation profane, cette ivresse symbolise l’abandon de soi devant l’intensité de l’amour spirituel, cet état où le cœur, saisi par la présence du Divin, se libère des contingences matérielles pour s’ouvrir à une autre forme de connaissance.
Cette dimension intérieure s’est prolongée dans le samaa, où la puissance des voix, la profondeur des textes et la subtilité des mélodies ont favorisé une écoute méditative, invitant l’auditoire à se laisser porter par la résonance des mots et la musicalité des chants.
Né en Syrie et établi à Amsterdam, Wasim Arslan a apporté à cette rencontre la mémoire musicale d’Alep, nourrie des grandes traditions classiques arabes et des rythmes du Levant. À travers un univers où se croisent héritage, nostalgie et création contemporaine, l’artiste contribue à faire vivre un patrimoine musical qui traverse les générations tout en s’enrichissant de nouvelles sensibilités.
»C’est un grand honneur pour moi de participer au Festival de Fès de la Culture Soufie. C’est ma première visite au Maroc et je suis heureux de découvrir la richesse du dialogue entre les chants et les musiques spirituelles marocaines et syriennes », a-t-il déclaré à la MAP.
À ses côtés, Noureddine Tahiri, natif de Fès, a incarné la continuité d’une tradition profondément enracinée dans le patrimoine spirituel et musical de la cité idrisside. Figure du madih et du samaa, il œuvre depuis plusieurs décennies à la préservation et à la transmission de cet héritage, qu’il a approfondi auprès de maîtres du chant religieux et de la musique arabo-andalouse.
Son parcours, marqué par la fréquentation des grandes zaouïas de Fès et la création d’associations dédiées au madih et au samaa, témoigne de son engagement en faveur de la sauvegarde de ce patrimoine. Sa participation à cette soirée a ainsi fait résonner une mémoire musicale vivante, dans laquelle la spiritualité s’exprime aussi bien par la profondeur des textes que par la richesse des mélodies.
La présence d’Anas Al Attar et des Derviches d’Alep a prolongé ce dialogue entre les deux rives, donnant au spectacle une dimension à la fois musicale, chorégraphique et contemplative. Dans le tournoiement des derviches, le geste s’est fait langage et le mouvement, méditation. La rotation des corps, accordée au rythme des chants et de la musique, a donné à voir une quête de dépassement de soi, où l’effacement de l’individu participe d’une recherche d’harmonie intérieure.
Évoquant cette rencontre artistique, Anas Al Attar a exprimé sa joie de voir cette soirée réunir les voix des mounchidine, dont Noureddine Tahiri, et les musiciens syriens autour d’un même élan spirituel, pour offrir au public un moment de partage et de communion.
Dans cet échange entre voix, souffle et mouvement, le corps est devenu le prolongement du chant, inscrivant la danse des derviches dans une tradition où l’expérience esthétique ouvre sur l’intériorité. La scène de Bab El Makina s’est ainsi transformée en un espace de rencontre entre les sensibilités artistiques marocaines et syriennes, unies par une même aspiration à exprimer, au-delà des mots, les élans de l’âme.
Cette soirée est venue couronner une semaine de rencontres artistiques et intellectuelles consacrées au thème »La poésie mystique, élixir de guérison ». Placée sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, cette 18e édition a exploré, à travers concerts, rituels soufis, ateliers et tables rondes, la capacité de la poésie et de la beauté à accompagner les épreuves, à nourrir la réflexion et à ouvrir de nouvelles voies vers la quête de sens.
Pour le directeur du Festival, Faouzi Skali, cette programmation contribue à raviver un patrimoine soufi et spirituel présent à Fès depuis des siècles, à travers les débats, les rencontres et les spectacles consacrés aux différentes traditions. Elle met ainsi en lumière un trésor culturel qui appartient à la ville autant qu’au Maroc et dont le rayonnement international témoigne, selon lui, de l’importance croissante accordée à la dimension spirituelle dans le monde contemporain.



