Qui raconte l’Afrique aux Africains ? Le défi des festivals à l’ère des géants du streaming

Dpress
Jamais les films africains n’ont bénéficié d’une telle visibilité internationale. Portées par l’essor des plateformes de streaming, de nombreuses productions du continent trouvent aujourd’hui leur place sur les écrans du monde entier. Pourtant, un paradoxe demeure : les Africains eux-mêmes peinent souvent à accéder aux récits produits sur leur propre continent.
C’est dans ce contexte que les festivals de cinéma africain continuent de revendiquer un rôle essentiel. Plus que de simples événements culturels, ils constituent des espaces de circulation des œuvres, de dialogue entre les créateurs et les publics, mais aussi de construction d’une mémoire et d’un imaginaire communs.
À l’occasion de la 26e édition du Festival international du cinéma africain de Khouribga (FICAK), le réalisateur tunisien Aymen Jlili, directeur du Festival international du film pour l’enfance et la jeunesse de Tunisie (FIFEJ), souligne que ces manifestations demeurent aujourd’hui parmi les principaux canaux permettant aux Africains de découvrir leur propre cinéma.
Dans un entretien accordé à la MAP, il a relevé que malgré la richesse et la diversité de la création cinématographique africaine, celle-ci reste encore insuffisamment connue à l’intérieur même du continent. La disparition progressive des salles dans plusieurs pays, les difficultés de distribution et la faible présence des productions africaines sur certaines plateformes internationales limitent encore leur diffusion auprès des publics africains.
L’essor du streaming a certes transformé le paysage audiovisuel mondial. Des plateformes électroniques ont permis à des œuvres africaines d’atteindre des audiences inédites et de franchir les frontières. Mais cette ouverture s’accompagne également d’un défi majeur : celui de préserver la diversité des regards et de garantir que les histoires africaines continuent d’être racontées, comprises et débattues d’abord par les sociétés dont elles sont issues.
Car un film ne se résume pas à un contenu disponible dans un catalogue numérique. Il est aussi une expérience collective, un échange, une rencontre avec un public. C’est précisément ce que permettent les festivals.
“Les festivals sont aujourd’hui des espaces privilégiés de découverte et de partage”, estime Aymen Jlili. Ils favorisent, dit-il, la rencontre entre réalisateurs, producteurs, critiques et spectateurs, tout en offrant une visibilité à des œuvres qui peinent souvent à intégrer les circuits commerciaux classiques.
Dans cette dynamique, le Festival international du cinéma africain de Khouribga occupe une place particulière. Considéré comme l’un des plus anciens rendez-vous dédiés au cinéma africain, il a accompagné plusieurs générations de cinéastes du continent et contribué à faire émerger de nouveaux talents.
Le cinéaste tunisien a également salué l’héritage laissé par feu Noureddine Saïl, figure majeure de la scène culturelle marocaine, dont l’engagement a largement contribué au rayonnement du festival et à son positionnement comme plateforme de référence pour le cinéma africain.
Au-delà de sa dimension artistique, le FICAK participe à une réflexion plus large sur la place de la culture dans le développement du continent. Pour Aymen Jlili, le cinéma constitue un puissant levier d’influence culturelle, économique et diplomatique. Il favorise la circulation des idées, renforce les liens entre les peuples et contribue à promouvoir les patrimoines nationaux auprès des publics internationaux.
Cette mission apparaît d’autant plus importante que le cinéma africain traverse une période de profonde mutation. L’émergence de nouveaux talents, le développement des coproductions et la diversification des modes de production témoignent d’une vitalité croissante. Mais cette dynamique doit s’accompagner d’efforts accrus pour permettre aux publics africains d’accéder davantage à leurs propres récits.
Selon le directeur du FIFEJ, l’enjeu est également générationnel. Les mutations technologiques ont profondément transformé les pratiques audiovisuelles, notamment chez les jeunes. Le défi consiste désormais à développer une véritable culture cinématographique capable de former des spectateurs critiques et de futurs créateurs conscients des réalités de leurs sociétés.
Fondé en 1991, le Festival international du film pour l’enfance et la jeunesse de Tunisie s’inscrit lui-même dans cette logique de transmission. Pour Aymen Jlili, la pérennité des manifestations culturelles repose sur leur capacité à préserver une identité claire tout en s’adaptant aux évolutions du secteur.
À l’heure où les plateformes mondiales redessinent les frontières de la diffusion culturelle, les festivals africains rappellent ainsi une évidence souvent oubliée : la question n’est pas seulement de savoir qui regarde les films africains dans le monde, mais aussi de s’assurer que les Africains continuent à se reconnaître dans les histoires qu’ils racontent eux-mêmes.



