L’Indien, le troubadour et les autres: Sur la corniche de Mohammedia, les musiciens de rue font le show

Dpress
Ils sont célèbres sans vraiment être connus ! Célèbres, du moins, auprès de ceux qui les ont croisés, le temps d’une promenade, et se sont laissés surprendre par leur art. Sur la corniche de Mohammedia, les musiciens de rue animent, avec les moyens du bord mais dans les règles de leur art amateur, les longues soirées d’été de la Ville des roses.
Au détour d’une balade le long de la corniche aménagée de Mohammedia, une chanson, des notes de guitare ou encore un karaoké suffisent à créer l’attroupement.
Des passants ralentissent le pas. D’autres s’arrêtent, filment, chantent et applaudissent. Une ambiance festive. Un plaisir partagé.
Le temps de quelques morceaux joués au gré de l’inspiration, la corniche se transforme en scène à ciel ouvert. La mer et sa brise nocturne pour décor. Les promeneurs pour public.
Parmi ces artistes qui ont fait de la corniche leur scène, Ahmed Bouimezgane attire particulièrement l’attention. Quadragénaire, ce natif de Khouribga est connu ici sous le nom de « Udit » ! Un surnom que lui ont donné ses amis en référence au célèbre chanteur indien Udit Narayan, qui a prêté sa voix à de nombreuses chansons interprétées à l’écran par Shahrukh Khan, tant ils trouvaient leurs voix proches.
Lorsque « Udit », le Marocain, reprend en karaoké les grands airs du cinéma indien, le temps semble suspendu. La magie opère. « Bole Chudiyan » (Kabhi Khushi Kabhie Gham, 2001), « I Am a Disco Dancer » (Disco Dancer, 1982), « Tum Hi Ho » (Aashiqui 2, 2013), « Kuch Kuch Hota Hai » (chanson-titre du film, 1998), « Meri Mehbooba » (Pardes, 1997), « Humko Humise Chura Lo » (Mohabbatein, 2000)… autant de références qui réveillent chez le public les souvenirs d’un cinéma indien qui a bercé plusieurs générations.
Pour compléter le spectacle, le chanteur mise également sur l’apparence pour mieux plonger le public dans l’ambiance, vêtu d’une tenue indienne avec un bandeau rouge noué autour de la tête.
Depuis quatre ans, « Udit » vient chanter durant l’été sur la corniche de Mohammedia, où son répertoire trouve un public parfois étonnamment connaisseur. Des promeneurs reprennent avec lui des chansons dont ils connaissent les mélodies, et parfois même les paroles, par cœur !
« Les Marocains ont grandi avec le cinéma indien et ils l’aiment », explique-t-il pour justifier ce choix artistique. Au fil de ses prestations, il dit avoir rencontré des spectateurs venus de différentes régions du Royaume, des Marocains du monde, mais aussi des Indiens et des Pakistanais, surpris de l’entendre chanter dans leur langue.
Une passion qui l’a même conduit à New Delhi en Inde en 2018, où il a participé à un festival international de la chanson et chanté en hindi devant un public indien.
Pour lui, ces sonorités venues de loin apportent leur petite touche à la corniche de Mohammedia, dont il entend, à sa manière, contribuer à l’animation et à l’attractivité.
Un peu plus loin sur la corniche, changement de décor, de répertoire… Et d’époque. Rachid Kabbaj, artiste, auteur et compositeur depuis 1980, a quelque chose du troubadour des temps modernes. D’apparence sexagénaire, ce natif de Sidi Slimane a grandi à Casablanca, où il a appris la musique, avant de consacrer sa vie à son art.
Il raconte avoir côtoyé de nombreux artistes et joué aux côtés de groupes connus, tout en sillonnant le Royaume. Dès 1985, se souvient-il, il pratiquait déjà l’art de rue à Dakhla.
Sur la corniche de Mohammedia, Rachid « le troubadour » se réinvente chaque soir ! Un jour, il anime un karaoké pour les enfants et les familles. Le lendemain, il chante du chaâbi. Un autre soir, il puise dans le répertoire occidental ou retrouve les sonorités mythiques de Nass El Ghiwane. Et chaque apparition s’accompagne d’une tenue et d’une allure différentes, au point, s’amuse-t-il, que certains habitués ne le reconnaissent pas et lui demandent où est passé « l’artiste qui était là hier » !
Un jeu de métamorphoses à l’image de son répertoire. Arabe, amazigh, rifain ou zayani, Rachid Kabbaj navigue entre les couleurs musicales du Maroc pluriel qu’il aime tant et passe d’un instrument à l’autre avec la même aisance.
S’il a choisi l’art de rue, insiste-t-il, c’est avant tout parce qu’il aime aller à la rencontre des gens, particulièrement des enfants et des familles. Une démarche qu’il résume par une formule bien à lui : « la politique de proximité artistique » !
Après avoir parcouru le Maroc et chanté dans nombre de ses villes, il dit avoir choisi la corniche de Mohammedia parce qu’elle est, à ses yeux, « l’une des plus belles du Royaume ». Un lieu où se croisent, durant l’été, des visiteurs venus des quatre coins du pays.
Et puis, il y a les autres artistes… Ici, un guitariste joue quelques accords face à la mer, entouré d’un petit cercle de spectateurs. Plus loin, un autre revisite les inoubliables de la musique occidentale et invite les passants à reprendre avec lui un refrain familier…
Au bout de la soirée, quelques pièces et billets viennent récompenser les prestations de ces artistes, glissés par un public généreux. Un soutien qui compte, bien évidemment, mais qui va de pair avec une autre forme de récompense : un applaudissement, une chanson reprise en chœur ou simplement la reconnaissance de ceux qui s’arrêtent pour les écouter… Car pour un artiste, rien ne vaut l’amour du public.



