Dpress
« Je suis très bon dans les matches à élimination directe ». Au soir d’un premier tour qui venait de faire mentir tous les pronostics, le président brésilien sortant Luiz Inácio Lula da Silva affichait l’assurance du vieux briscard. Il n’était pas prêt à abdiquer, alors que son rival conservateur, Flavio Bolsonaro, en tête avec 47% des voix contre 45%, prenait une avance dans la course au Planalto.
À l’aube de ses 81 ans, le leader de la gauche brigue un quatrième et ultime mandat, comme il l’a lui-même annoncé. Celui qui a longtemps snobé le téléphone portable se revendique aujourd’hui, non sans ironie, « roi du selfie », au milieu des bains de foule. Seize ans après l’âge d’or de ses premières présidences (2003-2010), Lula doit convaincre qu’il peut encore renouer avec cet espoir, dans une démocratie où les promesses de renouveau se sont souvent heurtées aux désillusions.
« L’opinion publique semble pencher pour le sénateur Flavio Bolsonaro, par lassitude envers le gouvernement Lula que par totale adhésion », décrypte pour la MAP le politologue Bruno Soller, directeur de Real Time Big Data, l’un des instituts de référence au Brésil. Le fils de l’ancien président Jair Bolsonaro, analyse-t-il, aborde le second tour avec 2,2 millions de voix d’avance, des reports à droite et une perception de morosité que l’Exécutif peine à inverser. « C’est une élection où le désir de changement supplante l’enthousiasme », résume-t-il.
L’usure du quotidien
Si la polarisation entre « lulisme » et « bolsonarisme » mobilise de part et d’autre des blocs de militants fidèles, la clé du scrutin appartient à une classe moyenne urbaine, pénalisée par l’insécurité et l’érosion de son pouvoir d’achat.
La faille se niche dans le panier de la ménagère. Le recul du chômage et la croissance macroéconomique dont se prévaut le gouvernement se heurtent à la perception du quotidien. Selon l’institut Quaest, deux tiers des Brésiliens estiment que leurs revenus progressent moins vite que leurs dépenses. Le candidat du Parti des Travailleurs a beau multiplié les largesses de fin de mandat ; revalorisation des allocations Bolsa Familia, réduction du temps de travail, subventions des carburants, amnisties de dettes pour les micro-entrepreneurs, le malaise persiste.
« Les Brésiliens ne lisent pas la conjoncture dans les courbes de la croissance. Ils la mesurent au fond de leurs poches, une fois payés les courses, le loyer et les factures de fin du mois », souligne Bruno Soller.
L’équation est identique sur le front de la sécurité publique, autre préoccupation dans un pays gangréné par les cartels. Sur ce terrain, le candidat du Parti Libéral oppose une main de fer, s’appuyant sur un Parlement nettement plus conservateur que lors de la législature qui s’achève. Il articule un discours radical: castration chimique, classification des deux principaux cartels comme organisations terroristes, durcissement du régime carcéral et abaissement de la majorité pénale à 16 ans, voire 14 ans pour les crimes odieux.
Coup de poker de la transparence
Cette tension a éclaté lors du premier grand débat télévisé sur TV Band. Les invectives de « milicien » et de « corrompu » ont éclipsé les ébauches de projet national. Lula a tenté un coup d’éclat en lançant en direct à son adversaire : « Vous et moi, dès demain, levons le secret sur nos comptes bancaires et nos appels téléphoniques, afin que le peuple brésilien sache qui est le voleur ».
Le président sortant, qui a lui-même connu la prison pour corruption avant l’annulation de ses condamnations pour vices de procédure, a formalisé son autorisation devant la justice électorale. Flavio a aussitôt retourné le défi, exigeant une transparence élargie en échange de ses propres données sur vingt ans. Un accord de principe signé in extremis à la veille d’un second face-à-face prévu ce vendredi soir, avant que la justice électorale ne renvoie les candidats dos à dos, disant qu’il ne lui appartenait pas de gérer ce déballage.
Flávio Bolsonaro, porté par l’héritage de son père malgré le scepticisme initial de sa propre formation, bénéficie de l’usure du pouvoir dont pâtit Lula. L’élection reste toutefois « disputée » à condition d’un électrochoc de nature à rebattre les cartes, tempère Bruno Soller.
« Dans un scrutin si polarisé, conserver une avance est plus aisé que de renverser la tendance », soutient-il. Derrière ce statu quo national, figé dans la marge d’erreur des derniers sondages, se dessine pourtant une géographie contrastée.
La cartographie du premier tour donne la mesure de cette recomposition. « Le Sud-Est, qui concentre 42 % de l’électorat, est la clé du scrutin. C’est là que Lula a accusé ses principaux retards: 10 points dans les bastions de Sao Paulo et de Rio de Janeiro, près de 12 dans l’Espirito Santo et 3 dans le Minas Gerais », analyse le politologue. Au total, le fils Bolsonaro y devance son rival de six millions de voix.
Chasse aux isoloirs
Alors que Lula a remporté la mégapole économique, Flavio Bolsonaro a opéré une percée historique dans l’ancienne « ceinture rouge » du Grand Sao Paulo, cette banlieue ouvrière et syndicale où l’ancien métallurgiste forgea ses premières armes face à la dictature militaire.
Lula s’en remet désormais au Minas Gerais, baromètre électoral du Brésil : depuis le retour de la démocratie, quiconque y triomphe s’assure la présidence. Séparés par un fil de 590.000 voix, les deux rivaux s’y livrent une guerre de tranchées pour s’attirer les votes.
Dans cette dernière ligne droite, les abstentionnistes et les plus de 70 ans, dispensés de l’obligation de vote, constituent un autre réservoir de voix. Au premier tour, sur les 160 millions d’électeurs, 21% ont boudé les urnes, un record depuis près de trois décennies. Or, la sociologie électorale invite à la prudence : « Depuis 1989, la participation n’a presque jamais progressé entre les deux tours », souligne M. Soller, qui invite toutefois à « ne pas en surévaluer » l’impact.
Au-delà de la base bolsonariste, les confidences des Brésiliens en disent long sur le climat ambiant. À Brasilia, au détour d’une course, un chauffeur de taxi d’une quarantaine d’années laisse transparaître une colère froide : « Cette fois-ci, j’irai voter. J’irai pour faire barrage à Lula ». Une part d’ombre où l’indécision dissimule parfois un vote de sanction. À des milliers de kilomètres de là, dans le Nord-Est, bastion historique du lulisme, l’attachement au président sortant demeure fort, nourri par son bilan social, comme au sein des classes populaires.
Si Lula venait à perdre ce dimanche, son départ se solderait par un revers cinglant. À l’inverse, une victoire lui permettrait de signer un ultime exploit. Quoi qu’il advienne, la question de l’après-Lula se pose déjà. La gauche brésilienne saura-t-elle faire émerger une relève capable de porter un tel héritage, ou le camp Bolsonaro parviendra-t-il à sceller un retour durable ?
