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Pour Donna Abitbol, la cuisine n’est pas seulement une affaire de recettes. Elle est une mémoire, un héritage et un fil invisible qui relie les générations.
Avec son ouvrage « Recettes avec une histoire. Du Maroc à l’Argentine », Donna décrit bien plus qu’un patrimoine gastronomique, elle évoque une histoire familiale façonnée par l’exil, la transmission et l’attachement viscéral à ses racines.
Née à Tétouan en 1955, Donna a grandi dans un univers où les cultures se côtoyaient au quotidien. Juifs et musulmans y vivaient dans une atmosphère de coexistence harmonieuse, marquée par les traditions séculaires du judaïsme séfarade et l’influence de la culture méditerranéenne.
« Mon enfance s’est déroulée entre Tétouan, Tanger et Casablanca, au rythme des déplacements professionnels de mon père », raconte-t-elle à la MAP. Ces années restent pour elle associées à une vie familiale dense, où les plaisirs de la table occupaient une place centrale.
Dans les familles judéo-marocaines, poursuit-elle, cuisiner et recevoir étaient une manière d’honorer la vie, et les recettes se transmettaient naturellement entre mères, grands-mères, tantes et amies.
Mais le contexte historique de l’époque allait bientôt bouleverser cette douceur familiale et modifier progressivement la trajectoire de sa vie personnelle. Comme de nombreuses familles juives du pays, celle de Donna Abitbol finit par envisager l’émigration.
Au début des années 60, ses parents prennent la décision de partir pour l’Argentine, pays où ses grands-parents maternels ont vécu quelques années au début du 20ème siècle et qui représentait pour eux une promesse d’avenir et de stabilité.
Le voyage restera gravé dans la mémoire de la jeune Donna : une traversée de près d’un mois à bord d’un paquebot, ponctuée de fêtes improvisées et d’animations qui marquèrent l’imaginaire de l’enfant qu’elle était alors.
Installée à Buenos Aires en 1963, la famille rejoint rapidement une communauté maroco-argentine très soudée. Entre les réunions familiales, les rencontres au club social de la communauté et les offices dans les synagogues fréquentées par les juifs originaires du Maroc, les traditions ne tardent pas à retrouver leur place dans la vie quotidienne.
L’adaptation n’est toutefois pas immédiate. Comme beaucoup d’immigrants, le père de Donna doit reconstruire sa vie professionnelle dans un contexte économique argentin souvent instable. Mais la famille conserve ce qui constitue son véritable socle : la solidarité et les traditions.
Au cœur de cette transmission familiale se trouve la cuisine. Donna se souvient particulièrement de sa grand-mère Paloma, figure affectueuse de la maison, excellente cuisinière qui organisait chaque jour les repas et perpétuait les saveurs du Maroc.
Dans la cuisine familiale se mêlaient alors les langues et les cultures : l’espagnol, le ladino (héritage des juifs séfarades expulsés d’Espagne) et la haketia, dialecte judéo-espagnol du nord du Maroc.
C’est dans cet univers de parfums et de gestes transmis que s’est formée la mémoire culinaire de Donna Abitbol.
Des années plus tard, cette mémoire deviendra le cœur de son livre de recettes de cuisine marocaine, où chaque plat est une porte ouverte sur un souvenir, une fête religieuse, une réunion familiale, une conversation autour d’une table.
La dafina du Shabbat, les douceurs aux amandes, les couscous parfumés ou les pâtisseries au miel racontent autant l’histoire d’une famille que celle d’une culture millénaire transposée depuis son Tétouan natal jusqu’aux rivages de Rio de la Plata.
Pour Bonna, la cuisine est avant tout un langage d’amour et d’identité. Elle y voit une manière de transmettre à ses filles et aux nouvelles générations une part de son héritage judéo-marocain.
Car derrière chaque recette se cache une histoire plus vaste, celle d’un voyage entre deux rives de l’Atlantique, entre le Maroc de l’enfance et l’Argentine de la maturité.
A travers ce livre, « je ne cherche pas seulement à préserver des recettes, mais à transmettre une mémoire vivante, faite de parfums, de gestes et de récits, qui continue de relier Tétouan à Buenos Aires », comme un fil invisible reliant les générations.
